| LE VOL DE LILITH clavecin amplifié et ensemble (1999) « Pourquoi devrais-je me mettre dessous ? Ne sommes-nous pas égaux, deux moitiés de la même pâte ? » Primo Levi : Lilith. Ceci n'est pas un concerto. Ou alors Brandebourgeois déglingué. Lilith a plusieurs histoires, on va en faire le tour. Pas d'effet soliste donc, ni d'opposition interminable, mais la confrontation, la contamination, la transmission, le frottement. Lilith habite le fond de la mer, la nuit elle vole, on peut l'attraper avec une soucoupe renversée. Il arrive aussi qu'elle entre dans le corps d'un homme. Les temps ici sont multiples, se déduisant les uns des autres où s'opposant sans transition, formant parfois de micro mille-feuilles temporels. Lilith est friande de la semence de l'homme, surtout celle gaspillée, elle accouche ensuite de diables, mais qui ne font pas de grands dégâts. Créer l'accélération par la boucle, les figures ne s'opposent pas, elles naissent par glissement des unes sur les autres. Une manière de venir à bout du discours ? Lilith la diablesse devint la maîtresse de Dieu suite à la colère de la Shekinà. La Shekinà - la propre présence de Dieu dans le monde - ex-femme de ce dernier. Ça fait scandale. Les choix instrumentaux sont faits ici en fonction des caractéristiques timbrales du clavecin, cela va du proche (harpe) au cousinage (trompette avec sourdine) et jusqu'au lointain et presque dérangeant vibraphone. Lilith aime les avalanches.
MONDES DÉRANGÉS acousmatique - 10 tracks (2003) Il y a pour moi plusieurs manières d'interroger sa propre écriture, la première consisterait à replacer sur la table de travail l'ouvrage, ce que je pratique encore peu (sans y avoir renoncé), la seconde est d'écrire à nouveau, repenser, inventer, enfin et c'est ce que j'ai expérimenté ici le démontage de pièces instrumentales récentes -"Le vol de Lilith" et "Straps"- à l'aide de l'outil électronique. "Mondes Dérangés" dans un monde idéal (rangé ?) se glisse entre ces deux pièces, essayant non pas de supprimer mais de rendre flottantes les frontières, de rendre la part de mystère qui revient à l'une et l'autre en agençant leurs côtoiements imprévus, en organisant des collisions, en les plongeant dans des bains propres à virer leurs teintes, à changer même leurs qualités temporelles, à extraire des fragments élus, d'autres lectures, et donc peut-être d'autres émotions. Les parties électroniques de l'oeuvre ont été programmés sur Csound, un programme que j'aime particulièrement tant il rends possible une vraie écriture de la pâte sonore et non simplement un agencement de " processings ". Le travail de composition fut de deux ordres, d'une part l'analyse des fragments instrumentaux en vue de leur déplacement vers les mondes électroniques, d'autre part la spatialisation programmée sur L' Holophon qui permet ici d'obtenir, outre le plaisir acoustique, une meilleure perception des formes, des "mondes" divers, enfin le déploiement d'une pensée des mouvements sonores. MONDES JETÉS acousmatique - 10 tracks (2006) Mondes jetés est un remontage de la pièce Mondes dérangés, elle même une relecture/trituration de deux de mes pièces acoustiques - Le vol de Lilith et Straps (mixte). Une démarche voisine du monde présent ou la notion de "jetable" est révolue et a fait place à celle de "jeté". Les objets jetés étant des sortes d' objets hyper jetables, déjà pré-usés, contenant par avance tout le vécu qu'on aurait éventuellement pu y mettre. Le paradoxe voulant que simultanément à cette idée émerge celle de la volonté de recyclage des choses. STRAPS ensemble et electronique live (2003) - more details on Straps >>> here Les sons électroniques ont parfois le pouvoir des inconnus, jouissifs, enfantins, imprévisibles et dangereux. Dangereux en particulier lorsque leur complexité (ou leurs mystères ?) menace de fissures les codes de notre bulle d'écoute (cette bulle serait ce que le cadre est à l'image). Je les aime car ils sont encore relativement sans histoire. Ils ont ici diverses fonctions d'excitateurs, à la fois sur les sonorités instrumentales mais aussi sur la salle de concert. Strap est un mot Anglais dont les multiples sens : courroie, bande, lien, ont résonnés pour moi durant l'écriture de cette pièce. En fait, je crois qu'une des forces de la musique est de lier en transmettant de l'énergie, comme une courroie de machine.
POUPÉES - FANTÔMES Pour piano, percussions, bande vidéo et dispositif électronique (2004) L'envie de créer une oeuvre musicale qui intègrerait un travail photographique remonte à quatre ans ; les jeux de l'écoute et du regard m'occupent depuis toujours. J'ai donc parcouru longtemps mes images à la recherche d'une piste, et finalement c'est une étrange et presque oubliée séquence au format diapositive couleur de mannequins en fibres derrière une vitrine qui retint mon attention. Des mannequins à l'abandon dans un magasin à l'abandon ; corps de plastiques démembrés, aux extrémités usées, fantômes de désirs. Je me disais en les photographiant, quand décide-t-on de jeter ces choses ? probablement quand on commence à les fabriquer, mais ce n'est pas tant une question de matériaux(extérieure), plutôt une question d'usage(intérieure). Si les mannequins commerciaux m'apparaissent comme la statuaire moderne la plus intéressante c'est qu'elle recèle probablement beaucoup de notre façon de désirer : vite, avec une maladive obsession du but menant à la négation quasi systématique du chemin, du parcours, et forcément de l'usure. C'est donc là-dessus que je décidai de travailler. Toute la construction de la pièce tourne donc autour de cette séquence d'images fixes, chacune d'entre elles dévoilant un état musicale et débouchant sur l'image en mouvement. La notion de fantômes est également présente d'une certaine manière dans les aventures spectrales en jeux ici. Mon écriture fait de plus en plus appel à la notion de spectres multiples et désynchronisées. La deuxième séquence fait entendre par exemple d'une part des accords très simples progressant par lents renversements, ces accords semblant détempérés par le dispositif des percussions composés là de cymbalettes chinoises en résonances sur la peau de la grosse caisse. Au début de la séquence l'oreille sépare nettement les timbres, mais la répétition insistante liée à l'image "distrayante" nous éloigne alors progressivement de cette rationalité (ici séparatrice) pour nous amener vers un autre territoire.
DISTANTE STELLA Pour cor et processeur (2005) Le titre évoque déjà un espace, grand, et aussi Stella, une lumière. J'ai pensé que si la lumière avait des yeux, elle ne verrait rien d'autre que de la lumière. L'instrument est ici traité par un processeur (ordinateur), qui prolonge ses possibilités acoustiques par des résonances artificielles, réverbérations, granulations. Mais curieusement ces artifices rappellent que le cor primitif - conque, cor des Alpes - était utilisé aussi pour communiquer d'un endroit éloigné d'un autre, d'une montagne à l'autre, avec toutes les déformations réelles que cela pouvait engendrer.
PHOTOGRAPHIES Je cherchai une idée qui serait génératrice de petites formes, et je songeai au portrait -qui est une forme brève- et qui nous fait face sans discours. De là est venue l'idée des photographies, plus précisément cinq pièces courtes absolument indépendantes dont l'écriture s'inspirerait tour à tour de choses propres à celle-ci. (2002) Ions (piccolo, violoncelle, piano, timbales) L'ion est un atome ou une molécule dont la structure à été modifié, par perte ou acquisition d'électrons. En référence à la surface argentique de la pellicule qui se dégrade sous l'effet de la lumière et qui nous révèle ainsi une autre image, j'ai écrit Ions. Grains message (Flûte en C, vcle, piano, wood blocks et tambour de bois) La notion de grains est commune aux deux arts. En musique c'est une notion perceptive, et il est curieux de noter que le grain nous apparaît mieux(sorte de décadrage psycho-acoustique) quand tout le reste se calme ou se fige. Séquence (Flûte basse, vcle, piano, cymbales et grosse caisse) J'aime ces assemblages d'images apparemment sans relations les unes aux autres mais dont la proximités fait naître un sens nouveau, une sorte de secrète révélation à retardement. Nuages grain (Flûte en G, vcle, piano, cloches tubulaires) Lorsque je regarde une photographie, il arrive que mon regard au bout d'un temps s'y engloutisse suffisamment pour y entraîner tout mon être, ici l'entonnoir est créé par la flûte et le piano. Décadrages (Flûte en G, vcle, piano, trois guiros et trois tambours chinois) J'ai évoqué cette idée une première fois alors que je travaillai sur "Three voices" De Morton Feldman. Ici je fais mienne cette notion, non pas du point de vue rythme-hauteur, mais de celui du son et du bruit, du timbre et de la durée.
SQUAT violoncelle, trombone, computer et electronique live (2006) Pas de gestes connus ou trop reconnaissables qui seraient autant de retours à la maison, ni de signaux qui renvoient à notre mémoire. Les sons arrivent et repartent avec aussi peu d'affectation que possible, évitant le discursif. Ils sont souvent " à découverts ", seulement revêtus de la forme. Les solistes, éloignés, jumeaux écartés, amplifiés ; la plupart du temps fondues dans l'ensemble ou avec leur double. Habiter autant ce qui résonne que les espaces moins rassurant qui ne résonnent pas. L'électronique, ordinateur solo ou traitement des instruments est pleinement instrumentale, et non conçu comme extension. Le titre n'est pas à prendre comme une utilisation poétique du terme, mais un moyen détourné pour penser une situation musicale - le fait d'habiter un endroit qui à priori est étranger - et ses implications; abandons, pertes, fissures et étirements. PHAZ 2 Quatuor à cordes - dispositif de synthèse/spacialisation. Quand j'ai commencé à penser à ce quatuor, je me posais pas mal de questions sur l'utilité et la pertinence musicale du traitement électronique des instruments traditionnels. Des questions aussi sur l'intérêt de projeter les sons de ces mêmes instruments dans l'espace. Ces questions le sont encore en partie, mais concernant « Phaz 2 » l'idée m'est venue de faire entendre du quatuor leurs ombres, leurs traces. Des doubles suffisamment décharnées pour ne pas prendre le pas sur les sonorités réelles des cordes mais assez vivantes, expressives et puissantes pour créer une séparation de l'écoute. Et le parti de ne spatialiser/projeter que ces sons/bruits (surtout pas les instruments) par des moyens techniques tels que l'Holophon (technique Gmem) et un quatuor de joysticks pour orienter ces quatre répliques-fantômes. De minuscules capteurs (pour ne pas dénaturer le timbre des cordes) sont ainsi placés sur les chevalets, qui capturent des données comme la hauteur et la dynamique des sons. Données que j'utilise pour construire les hauteurs-bruits (pitched noise) avec le logiciel Max-msp. Le quatuor est donc intact, sur scène, ses répliques invisibles peuplant la salle de concert. La fusion/séparation des deux entités est fonction de la qualité des couches harmoniques, et leur distribution dans l'espace. (Phaz 2 est actuellement l'objet d'une analyse par la musicologue Muriel Joubert, à paraître dans un ouvrage du même auteur sur le quatuor à cordes avec électronique).
ST FERRÉOL [Waves] Pour 250 musiciens portés par une onde dans une rue de 450 mètres de long. La rue, l'argent, la vague. L'idée qui m'est apparue la plus juste pour qu'une musique puisse exister dans cet espace est celle de la vague. La vague est pour moi : mouvante, immobile, puissante, dense, élastique, elle est partout, inexorable, nettoyante. Elle est le fruit d'un échange de densité, la soudaine concentration d'une énergie, qui s'épuise dans le voyage, loin. Rue St Férreol, un autre échange à lieu, en permanence, qui semble justifier maintenant la promenade, celui de l' Argent. À cela je veux opposer un temps qui s'étire dans une écoute à l'opposé des musiques de consomations, une longue vague sonore, un parcours poétique de plusieurs bains successifs dans des espaces sonores différents, mais dans un même élément. Je voudrais que l'oreille puisse-t-y appréhender le proche comme le lointain. Par les jeux alternés des instruments "doux" - flûtes, cordes, clarinettes, guitares, voix, petits claviers numériques et autres boites à musique, avec ceux des "forts" -trompettes, saxophones, grosses caisses symphonique, contrebasses amplifiés, etc ... Ce qui fera le lien de tous ces éléments, sera le déplacement. L'auditeur pourra être entrainé par la vague, en en suivant ses développements, ou se laisser aller à l'immersion douce dans les liquides sonores.
STROM - (l'anti Ipod) Strom est le projet de reprise de St Ferréol [Waves]. Les motivations qui me poussent à rejouer cette oeuvre sont en perpetuelles évolutions, comme un véritable phénomène vital. Une des raisons est que j'ai de plus en plus de difficultés à aimer le concert traditionnel, dans sa conception frontale, peu importe d'ailleurs le style ou l'excellence de la chose, non, ce qui me dérange c'est la posture des deux éléments artistes/publics, dans un échange vampirique étonamment vaniteux. Strom dans l'idéal se veut le contraire, car il s'agit de jouer une seul fois à un endroit donné, un partatge unique, un d'acte artistique par le fait de l'art pénétrant brusquement dans la vie. Un riituel pour un public qui aurait enfin décidé d'aller vers ce qu'il aime, c'est à dire vers un corps musical délivré, un corps délivré tout court. Ici les sons sont partagés à l'air libre, forts, structurés, sans interdits, une sorte d'anti-Ipod.
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